Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 20:50

Kinshasa, le 20 décembre 2014

C’est la fin de mon dernier repas, je demande gentiment à mes convives de finir ripailles ailleurs que sous mon toit, car j’ai une valise à boucler.

J’ai fermé mon appartement à double tour. Nous sommes sur le boulevard Lumumba. En traversant le pont « N’Djili », je jette mes derniers espoirs dans la rivière du même nom. Mes ambitions resteront lettres mortes. Je quitte mon pays sans avoir réussi ce que je voulais y faire. Je ne m’en veux pas : rêver n’a jamais été une faute.

Je bats en retraite, c’est la bérézina. Ma reine est absente. Mon chauffeur roule comme un fou pour rattraper le retard sur l’heure du décollage. De loin, j’aperçois les tours de l’aéroport. Les pions, sans dignité, ont quitté l’échiquier. Mon roi est mort. Qu’est-ce que je vaux sans mon père disparu ? Ils ont répondu à cette question avant même que je me la pose. Je pars car je me sens trahi comme Napoléon l’a été. J’aurai le temps de méditer à Bruxelles.

J’ai besoin du répit que seule Bruxelles pourra m’accorder dans le confort d’une ville moderne au centre d’un vieux continent développé. La culture, le transport, la médecine : tout y est facilement accessible. Le chocolat belge me manque terriblement.

Bruxelles, le 21 décembre 2014

J’atterris à Bruxelles au solstice d’hiver : le jour le plus sombre et le plus court de l’année. Un ciel couvert lâche une pluie fine. Je suis triste mais incapable de pleurer. L’avantage d’être dans le fond de la vallée, c’est qu’en marchant un peu, on remonte forcément la pente. Dès demain, les jours s’allongeront en gagnant de précieuses minutes sur la nuit.

Napoléon a perdu sa campagne de Russie à cause de la météo, surpris par la bravoure inattendue des Russes qui ont préféré brûler Moscou au lieu de l’offrir à l’ennemi. Il avait sous-estimé ces buveurs de vodka.

Je ne me sens pas en situation d’échec. Je suis chez moi dans la ville où j’ai grandi. Là où j’ai tous mes repères et la plupart de mes ami(e)s. Une ville que j’avais quittée à la demande de mon père, maintenant qu’il est parti j’y retourne. C’est bizarre et presque indécent de se sentir si bien, loin de la terre de ses ancêtres. Je me greffe dans Bruxelles et elle ne me rejette pas. Elle me connaît. C’est ici que j’ai connu mon premier amour. Ce n’était pas une « frisée », mais une jolie petite blonde au nom d’Isabelle. Nous étions en primaire. Dans la cour de récré, je la regardais en fredonnant secrètement la chanson « Isabelle, je t’aime » des Poppys. Quarante ans plus tard, en aimant de loin une femme inaccessible, je m’aperçois que j’en suis toujours au stade de l’amour platonique. Il faudra faire vite si je veux connaître la plénitude. Je sens que Bruxelles m’apportera les réponses que je cherche. Les saumons remontent la rivière de leur enfance pour se reproduire.

Bruxelles le 26 décembre 2014

Il y a juste 50 ans je naissais à Kinshasa. Un bébé de 3,5 kg. Les infirmières regardaient ma mère de travers. Comment un couple de noirs pouvait-il avoir un enfant de cette couleur-là ? J’étais orange comme un saumon. Un miracle ! Pas étonnant en ce lendemain de Noël. Ma mère m’a dit qu’elle craignait de se retrouver à l’hôpital le 25 ou le 31 décembre. Le destin lui a permis de faire la fête comme elle le souhaitait. Elle a eu la force de danser à Noël et au nouvel an.

Je n’ai pas voulu célébrer mes 50 ans pour me sentir seul comme Napoléon à Fontainebleau, le jour de son abdication. Ma petite sœur, celle qui me suit dans la fratrie, a insisté. Alors on a fait une petite fête en famille avec mes neveux qui ressemblent tellement à mes parents. L’un a les joues de mon père, un autre a les yeux de ma mère. Quand on n’a pas d’enfants comme c’est mon cas, les scientifiques disent qu’avec huit neveux et nièces aucun gène n’est définitivement perdu. J’en ai plus de dix. Mon patrimoine génétique est donc sauvegardé. Une bonne nouvelle pour la postérité !

Bruxelles le 31 décembre 2014

Je fête le nouvel an chez un ami d’enfance que j’ai connu en sixième primaire à l’athénée royal de Forêt. De loin on aperçoit un feu d’artifice qui colore le ciel bruxellois. Au salon, un chat à l’ouïe fine panique en confondant le bruit de ces détonations festives avec le fracas des coups de canons. Il pense que sa fin est proche, peut-être se prend-il pour Napoléon à Waterloo ? A table, on nous sert du saumon. Décidément, ce poisson me suit partout.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Alain 27/02/2015 01:56

Bonsoir Chère Pivoine. Merci pour ton message qui me touche. Très belle vidéo. L'automne. Les feuilles mortes. Superbe musique.
Très grosse perte avec ce départ. Grosse déprime. Maintenant ça va bien.
Je vais réécouter cette musique avec les paroles c'est encore mieux.

Pivoine 26/02/2015 21:12

Bonsoir Alain,

Merci de nous( internautes ) offrir quelques extraits de ton journal intime. Je l'ai lu les jours passés et me suis abstenue de réagir, troublée par l'émotion qui se dégage de tes écrits.

Je te présente mes sincères condoléances; perdre un parent est très douloureux, le temps qui s'écoule pansera peu à peu la blessure. Sache que ton cher et tendre Papounet vit en toi grâce à l'ADN qu'il t'a transmis. Tu es celui qui réalisera( ou qui tentera de réaliser ) les rêves et les projets que vous avez partagés ensemble. Dans sa douce demeure éternelle, il est certainement fier de toi. Courage cher ami.

Bien que les circonstances ne s'y prêtent pas, je me permets de te souhaiter un joyeux anniversaire. Que du bonheur pour ce bel âge que tu as entamé! Petite douceur pour s'évader un instant : http://youtu.be/TV8JMigIYb8

Présentation

  • : Le blog de alain Bomboko
  • Le blog de alain Bomboko
  • : Tout apprendre sur la R D Congo, son histoire & son actualité. Propositions et analyses pour le développement du Congo-Kinshasa
  • Contact

Recherche

Liens