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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 13:35

Kinshasa le 14 décembre 2015

Les abeilles seraient originaires d’Asie et diffèrent selon les continents. Les butineuses africaines sont plus petites de 20 % que leurs sœurs européennes. Elles sont beaucoup plus agressives et productives. Elles sortent le matin et au crépuscule. En Europe, les sorties ne se font que l’après-midi.

Après une longue attente dans sa cour intérieure sous un manguier, je suis introduit dans la case royale du chef coutumier. Une case en argile plus grande que les autres. Le toit en chaume est surélevé, les murs sont ornés de masques, c’est beau bien qu’on ne puisse pas parler d’un luxe criard. Le chef est vêtu de son habille de gala : un boubou rouge, coiffé d’une toc en peau de bête. Assis sur son trône en bois sculpté, je suis honoré qu’Il me tende une main ferme. D’habitude, il se contente d’un hochement de tête pour souhaiter la bienvenue. Il doit avoir la soixantaine. Il appartient à la secte très discrète des hommes-abeilles. Après un bref échange sur divers sujets sans importance particulière, j’ai accepté de faire partie de sa société secrète.

Désormais, je suis astreint à un régime alimentaire strict. Je ne mange que des aliments issus de la pollinisation des plantes à fleurs, essentiellement des fruits et des tomates. Le riz, le maïs et le blé, ces denrées alimentaires qui représentent les deux tiers de la production mondiale de nourriture, me sont interdits. Finis la charcuterie et les steaks. Je ferai mes adieux aux hamburgers lors d’une cérémonie au Quick au cours de mon prochain séjour à Bruxelles. Pour mes apports en protéines animales, les chenilles et les criquets sont recommandés. Je profite au maximum des produits de la ruche : le miel, la gelée royale, le pollen. La propolis a remplacé mes vieilles boîtes d’antibiotiques.

J’ai adhéré à une société secrète matriarcale, dirigée par une femme que je n’ai pas encore rencontrée : la reine. Les différents titres et qualités dans notre organisation font référence à des fonctions féminines en rapport avec la ruche : ouvrière, nettoyeuse, nourricière, ventileuse, cirière, gardienne, butineuse.

Une abeille butine au plus près de sa ruche, rarement au-delà de 3 km. Elle ramène quatre centigrammes de nectar. La fabrication d’un kilo de miel demande cinquante mille heures de vols. Plus d’une fois le tour de la terre. Et une ruche peut produire entre trente et cent kg de miel par an. Le miel est directement assimilé par les humains car c’est un produit naturel prédigéré. Les abeilles se repassent le nectar après l’avoir ingéré dans leur jabot où il est mélangé à de la salive riche en enzymes et en ferments. Après être passé par une cinquantaine d’abeilles, le nectar devenu miel est stocké dans des alvéoles pour une période de maturation. Les scientifiques appellent ce processus : la trophallaxie. Le miel contient vingt pour cent d’eau alors que le nectar au départ en contient quatre-vingts pour cent. Il faut des conditions stables dans une ruche. Des ventileuses créent avec leur battement d’ailes un courant d’air pour réguler la température, l’hygrométrie et le taux de gaz carbonique.

Il fait trop chaud dans la case royale. Le chef coutumier est en sueur. Des colliers en cuivre couvent son cou. Des bracelets métalliques et en coquillages tissés ornent ses avant-bras. Sa peau très noire est parsemée de scarifications et de cicatrices. La légende prétend qu’adolescent il aurait tué un léopard de ses propres mains.

« J’ai une bonne nouvelle pour vous. La reine demande à vous rencontrer».

Une reine est issue d’une larve ordinaire qui a été nourrie exclusivement de gelée royale, sans une dose de miel et de pollen que les nourricières donnent habituellement en surplus. Toute sa vie, elle continuera à être nourrie de gelée royale. C’est la seule femelle fertile dans la ruche, elle vit entre trois et cinq ans, tandis qu’une ouvrière reste stérile, castrée chimiquement par les phéromones de la reine, avec une espérance de vie de quarante-cinq jours. Quand la situation l’exige, les ouvrières construisent une trentaine de cellules royales plus grandes que les autres où se développeront les futures reines. Seize jours après la ponte de l’œuf au lieu de vingt et un jour pour une abeille ordinaire, une reine voit le jour. La première à sortir de sa cellule couverte d’un bouchon de cire (opercule) élimine les autres. En cas de naissance simultanée une bataille à mort s’engage pour désigner un vainqueur. Elles se piquent. Leur aiguillon est lisse, donc peut servir plusieurs fois. Leur stock de venin est sept fois supérieur à celui d’une ouvrière.

On la voit très rarement. La reine ne sort jamais sauf au cours de la période d’essaimage pour quitter sa ruche devenue surpeuplée afin de fonder une nouvelle colonie ou lors d’un vol nuptial pour se faire féconder par une dizaine de mâles – les faux-bourdons - qui meurent directement après l’accouplement, leur appareil génital accroché dans les entrailles de la reine est arraché de leur abdomen.

Cette dernière pensée me fait froid dans le dos. Je ne tiens pas à mourir émasculé dans une secte au fond d’une savane perdue. D’ordinaire invisible même aux adeptes les plus hauts gradés, pourquoi la reine cherche absolument à me rencontrer ? Au moment où j’écris cette chronique, je ne suis qu’une simple « butineuse » dans la secte, même pas un faux-bourdon. Je me demande si elle est jeune et belle. Je vais peut-être rencontrer une « cougar » insatiable ? Est-elle une ascète intelligente avec une spiritualité hors du commun ou une idiote qui s’empiffre de steaks tendres et persillés en nous prenant pour des cons avec nos rations de sauterelles au déjeuner ?

Une reine fécondée pond quotidiennement environ deux mille œufs, soit l’équivalent de son poids. Les mâles surnuméraires après le vol nuptial deviennent des bouches inutiles à nourrir. Ils sont éliminés par les ouvrières. Et comme ils n’ont pas de dard, cela se fait sans résistance de leur part. Une reine devenue inféconde à cause de son âge est également éliminée ainsi que tout individu qui ne travaille pas. Il faut au moins faire semblant de travailler. La ruche est un monde féminin sans pitié, mais dépourvu de cruauté. On élimine, on ne torture pas.

(A suivre : Ma rencontre avec la reine)

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