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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 22:20

La musique 1 : Le chanteur

Comment pouvez-vous me comprendre si vous ignorez la mélodie qui habite en moi ? Celle qui me gouverne telle une horloge interne. Beethoven était un contemporain de Napoléon, l’empereur des Français. Zaïko Langa Langa, c’est ma génération, celle des Belgicains comme on nous appelait à l’époque. Ces enfants congolais qui étudiaient en Europe et qui rentraient au pays pour les grandes vacances. Zaïko Langa Langa, c’est la voix d’Evoloko, de Jossart et de Papa Wemba. Mais pour moi, c’est surtout la guitare solo de Pépé Fély Manuaku Waku. Elle joue sans arrêt quelque part dans mon cerveau. Ce groupe existe toujours. Les musiciens ont vieilli. Certains nous ont quittés. Mais leur musique n’a pas pris une ride.

J’avais cinq ans, quand l’orchestre Zaïko Langa Langa est né à Kinshasa en décembre 1969, presque le jour de mon anniversaire. Mais je l’ai vraiment découvert qu’à Bruxelles, dans ma septième année d’existence. Et depuis, il ne m’a plus quitté. Une de mes tantes me l’a rappelé récemment. Enfant, je passais des heures, voire des journées entières à danser. J’ai ce point commun avec Louis XIV, le Roi-Soleil. Je fredonnais les chansons « Francine Keller », « La tout-neige », « Mikaël », alors que le train me conduisait à l’internat du collège Saint Henry de Commine, proche de la frontière française. La musique de Zaïko était mon seul lien culturel avec mon pays. Je me sentais perdu, loin de ma grand-mère qui se trouvait au Congo à plus de sept mille km.

C’était le début des années septante. Mes premières années à l’école primaires. Je découvrais la neige, les promenades au bord de la Lys, et surtout une nourriture inconnue : la langue de bœuf, les choux de Bruxelles, les salsifis, la confiture à la rhubarbe. Déjà, je vibrais pour Anderlecht de Paul Van Himst. Eddy Merckx battait Louis Ocana sur les côtes du mont Ventoux. Lucien Van Impe avait le maillot à pois du meilleur grimpeur. Dans la cour de récré, je chantais du Michel Delpech : « Pour un flirt avec toi, je ferais n’importe quoi ». Je n’oublierai jamais le duo de Johnny et de Sylvie Vartan « J’ai un problème, je crois que je t’aime », ainsi que les guitares électriques des Eagles. « Mami Blue » de Nicoletta. Et puis, je suis tombé amoureux d’Isabelle, une petite Blonde aux yeux bleus. Justement, les Popy’s chantaient « Isabelle, je t’aime ».

En 1973, le Congo changea de nom. Il fallait rentrer à Kinshasa, au Zaïre. Une révolution culturelle nous obligea à étudier au pays. Entre-temps Zaïko Langa Langa continuait à nous égayer de ses succès. Cette période est marquée par la trilogie du chanteur Evoloko : Onassis, Mbeya Mbeya et Eluzam.

Les dictateurs ont parfois de bonnes idées. Enfin, une rentrée scolaire dans mon propre pays. Je ne connaissais pas la pluie du mois de septembre, car les vacances de juillet et du mois d’août se passaient toujours durant la saison sèche. « C’est donc ça, une pluie tropicale ». Rien à voir avec le crachin du plat pays. Un vrai déluge. Je me réfugiais sous mon lit, persuadé que les éclaires m’étaient personnellement destiné. Les coups de tonnerres faisaient trembler la maison. Les pluies amenèrent plusieurs choses notamment les champignons et les criquets dont je pouvais enfin me régaler. Comme si le président Mobutu craignait qu’on s’ennuie, comme nous devions passer une année entière au lieu de deux mois de vacances, il organisa le match de boxe du siècle à Kinshasa : Ali contre Foreman. L’ambiance était électrique.

En Belgique, j’étais souvent le seul Noir de la classe, donc mes yeux étaient habitués à voir des Blancs. Il m’a fallu un certain temps pour m’habituer à voir autant de Noirs à la fois. A la « récré », je disais à mes amis belges « rentre dans ton pays ». Je ne le pensais pas, mais on me l’avait souvent dit. J’en profitais. Pour une fois, je pouvais le dire aussi.

Pépé Fély n’était plus le jeune guitariste de seize ans du début de l’orchestre. Il a joué huit heures par jour tous les jours pour apprendre à maîtriser son instrument. Il pensait même avoir inventé une nouvelle sonorité composée de trois notes dans la chanson Sémaki Mondo : la note fondamentale, la sixte et l’octave.

Les entreprises distribuées par le président Mobutu ont rendu fous les Congolais. Kinshasa était encombrée de Mercédès. A la maison, chacun avait sa voiture. Les provisions se faisaient par cartons entiers. Les boissons, les fruits, la charcuterie s’amoncelaient. L’orgie à la romaine. La Belgique ne nous manquait pas. Dans ces conditions, nous nous sommes vite adaptés, mes frères et moi. J’avais un vélo blanc tout terrain. Je courais à perdre haleine dans notre jardin, grand comme un terrain de foot. Pour l’enfant que j’étais le président Mobutu était un dieu, un bienfaiteur. De plus, avant chaque journal télévisé son visage apparaissait entre les nuages. A la radio, sa voix était omniprésente. On pouvait même deviner l’heure qu’il faisait selon le discours qu’on entendait. A dix-huit heures, c’était une ode qui expliquait combien l’armée aimait le peuple. Et combien, en retour, le peuple devait faire confiance à son armée. Le tout suivit par une musique militaire. J’aurais souhaité que le temps s’arrêtât pour vivre ces moments à l’infinie. Mais la terre a continué à tourner autour du soleil. Et dans le ciel, d’autres dieux en colère nous observaient. Les Mercédès ont commencé à tomber en panne. Après deux ans d’euphorie, il a fallu retourner étudier en Belgique. La révolution culturelle s’était essoufflée. J’avais alors douze ans. A dieu l’enfance. Bonjour l’adolescence.

1976. La rentrée scolaire fut catastrophique. Les professeurs de l’Athénée royal de Forest se sont vite aperçu que je ne savais rien faire, si ce n’est faire la fête. Cela était inscrit sur mon visage jovial. «Sortez votre Atlas ! ». « C’est quoi un Atlas.? ». J’étais tapi au fond de la classe et attendais la récré pour m’acheter une gaufre et jouer au foot. J’ai fait deux pénibles années dans cet établissement. La seule chose que je peux vous en dire, c’est que les gaufres étaient bonnes.

Fin des années septante. A l’école, j’étais un élève ordinaire, plutôt mauvais. Mais pendant les grandes vacances, j’étais le roi. Je récupérais tous mes attributs ainsi que ma cour que j’avais laissée en congé. Et la voix rassurante du président Mobutu nous parlait à la radio. Elle nous promettait un Zaïre toujours plus beau, toujours plus prospère. On y croyait vraiment. Les samedis soir, il ne fallait pas me chercher à la maison, j’étais évidemment au concert de Zaïko. Entre la cigale et la fourmi, j’étais plutôt cigale. J’aimais bien chanter.

- Bonjour. Je me présente. Je suis un chanteur. Celui qui fait chanter le monde. Le cantique des cantiques. La polyphonie des Pygmées. L’odyssée d’Homère. Pavarotti, Céline Dion et même Stéphanie de Monaco, c’était moi. Le chant s’infiltre partout, parfois de manière inattendue. La nature chante. Les baleines, les dauphins, tous les oiseaux. Les grands tribuns et les bons orateurs chantent sans le savoir.

- Est-ce que c’est vous qui faites chanter le vent entre les arbres, la nuit en hiver ?

- Oui, c’est moi. J’ai inspiré Mozart pour son opéra « La flûte enchantée ». Que puis-je faire pour vous ? Vous cherchez un son, une voix, des vocalises ?

- Je suis à la recherche d’une note.

- Laquelle ?

- Le la.

- Vous voulez que je vous donne le la d’une soprano ?

- Non. Je cherche le la que produit la voix d’une femme amoureuse.

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