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5 octobre 2009 1 05 /10 /octobre /2009 19:38

Sous la robe d’un juge.

 


Je suis un multirécidiviste. Le roi de l’évasion. C’est aujourd’hui que mon affaire sera jugée, malgré les actions dilatoires, que mon avocat a initiées. Je ne me fais pas beaucoup d’illusion sur le sort, qui m’attend.

 

Dix étages séparent le rez-de-chaussée de la salle d’audience. Il n’y a presque pas de lumière dans l’ascenseur du palais de justice de la Gombe, à Kinshasa. Des câbles mal graissés me transportent au sommet de l’immeuble en émettant un boucan assourdissant, comme le bruit d’un train de marchandises qui roule au charbon. Sur une plaque métallique qui contient des données techniques, on peut lire : Acec 1930, Charleroi, Belgique. Cet ascenseur lugubre, qu’un nombre incalculable de meurtriers ont emprunté, est à l’image de ce vieux bâtiment, héritage de l’administration coloniale belge, que nous n’avons même pas été capables d’entretenir,… je veux dire de repeindre.

 

Un « big bang » retentit, et brusquement l’ascenseur s’arrête entre le 2ème et 3ème étage. Une panne… Il fallait s’y attendre. La porte du 2ème s’ouvre. C’est une femme en robe noire, plus précisément la présidente de la cour d'appel de justice, une des plus hautes autorités judiciaires du pays, qui me regarde d’en bas. Elle me demande de la hisser à l’intérieur.

 

Nous sommes à deux, bloqués dans l’ascenseur, contraints de respirer de l’air vicié chargé d’odeurs de sueurs mélangées à des phéromones de stress. Comme le temps risque d’être long, nous discutons un peu, de tout et de rien.

 

- Je suis une méchante fille, comme me le disait ma maman.

- Mais non. Vous êtes une femme ravissante.

- Aujourd’hui, je vais appliquer la peine capitale.

 

Et là, je m’arrête de parler. Je réalise le caractère incongru de la situation : une antilope n’a pas à converser avec un léopard, juste avant de se faire croquer. Durant ces quelques secondes de silence, elle en profite pour fouiller ces poches. Elle en sort un couteau, dont la lame argentée émet un éclat dans la pénombre. J’ai un mouvement de recul.


« Ce couteau me sert habituellement à éplucher les mangues dans mon bureau », me dit-elle. « Tout à l’heure, quand vous m’avez aidé à monter dans l’ascenseur, je sais ce que vous avez vu. Je suis comme la déesse Artémis : je tue les hommes qui ont vu ma nudité. »

 

Elle se tait quelques instant pour réfléchir, le couteau braqué dans ma direction, puis elle ajoute : « Mais comme vous allez de toute façon mourir, je vais me montrer indulgente et magnanime. »



 

Elle soulève sa robe noire. Des attaches retiennent une paire de bas noirs en soie. Avec son couteau, elle coupe les ficelles de son string anthracite : « Tenez, je vous l’offre ». Sa robe retombe sur ses cuisses charnues, couvertes d’un duvet cuivré. A mon sourire, expression de mon soulagement, elle répond avec un regard sombre. J’y vois du dégoût et une sorte de fascination pour les odieux personnages aux mœurs dépravés, de mon genre.

 

L’ascenseur se remet en marche. Nous vibrons comme des cosmonautes au décollage.  Tandis que j’examine attentivement mon cadeau, elle me dit avec sévérité : « Arrêtez de le regardez comme ça ou je vous colle 10 ans pour outrage à magistrat ! ».

 

Je veux dire quelque chose, elle m’interrompt : « Taisez-vous accusé ! Je sais ce que vous voulez dire. C’est faux ! Vous comptez mentir comme d’habitude. Mais pour qui vous  vous prenez ? Vous êtes incapable de susciter la moindre envoie en moi. Vos larges épaules carrées, votre barbe de deux jours,  votre visage balafré, vos manières rustres, votre odeur de mâle qui empeste, tout cela me laisse parfaitement indifférente. Votre surpuissance criminelle ne m’impressionne pas, ni vos exploits de crapule sexuelle. »

 

Elle affiche une moue boudeuse : « Je suis sûre que votre vocabulaire est truffé de mots grossiers. Vous n’avez rien à voir avec mon mari. Lui, c’est un homme bien. Un homme d’affaires sorti d’une grande Ecole de Commerce. Major de sa promotion. Vous n’arrivez même pas à sa cheville ».

 

Après une pause : « Il a des doigts manucurés qui n’ont jamais trempé dans le cambouis, comme les vôtres. Il me joue du piano le soir. C’est un homme adorable et attentionné, même s’il s’écroule dans le canapé du salon, après s’être excité sur des bilans de sociétés. Il m’emmène dans des réceptions, où il n’y a que des hommes comme lui, qui ne parlent que de bénéfice, cash flow, covered bonds, subprime, en fumant le cigare. Et nous, les épouses raffinées, nous avons des conversations à mourir d’ennui. On parle des fleurs, de nos animaux de compagnie, et de la dernière promenade en montagne dans les Ardennes ou en Suisse. Si mon nain de jardin écoutait cela, il réclamerait l’euthanasie.»

 

Elle me fixe droit dans les yeux : « Arrêtez de me regarder avec cet air goguenard ! »

 

Elle ajoute : « Je connais cette façon de me dévisager. Je ne suis pas une pute ! ».

 

Dans un ton plus bas, en chuchotant : « Je ne suis pas votre pute ».

 

L’ascenseur freine en patinant comme un vieux camion remorque, elle crie : « Rangez tout de suite cet objet dans votre poche, vous êtes dans un palais de justice, ne l’oubliez pas ! Ayez du respect et n’attentez pas à la dignité de cet endroit. Je vous en prie. »

 

Je m’exécute. Nous sommes arrivés au 10ème, devant la porte un greffier l’attend, et l’escorte dans la salle où elle rendra ses verdicts. Tous les prévenus ont subit la peine maximale, sauf moi. J’écope de 20 ans de prison. C’est plutôt léger au regard des faits retenus à ma charge. Au moment de quitter la salle, j’ai même eu droit à un clin d’œil de sa part.

 

Juste avant que je ne pénètre dans le fourgon cellulaire, qui conduit à la prison centrale de Makala, le greffier me rejoint pour me remettre une lettre de la juge : « Demain à 10 h, je viendrai vous interroger dans votre cellule. Je vous accuse de détenir illégalement une relique sacrée. Ps : Surtout, ne vous rasez pas ».

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alain Bomboko - dans Humour
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