Ne touche pas à mon camembert
En ce moment je vis chez un ami à Bruxelles. C’est un ami de trente ans, nous étions en 6ème primaire ensemble à l’Athénée Royal de Forest. Il m'a très bien accueilli chez lui, je me
sens parfaitement à mon aise, bref tout va bien. J’ai accès à tout, je peux aller et venir à ma guise. Mais il y a quand même une restriction. Le soir où je suis venu habiter chez lui, il
m’a interdit une seule chose. Il m’a dit : « ne touche pas au camembert ». Et puis il est sorti.
Je suis resté pantois. Pourquoi me dire cela ? Il y a tellement d’objets de valeur dans l’appartement, un matériel informatique flambant neuf, des œuvres d’art hors de prix, des bijoux, etc.
Et la seule chose qu’il m’interdit de toucher n’est rien d’autre que de la nourriture. Je n’en revenais pas. Peut-être mon ami avait perdu toute hiérarchie dans l’échelle des valeurs. Après tout,
ça faisait longtemps qu’on s’était perdu de vue.
Mon imagination s’est emballée. Je ne pouvais pas m’empêché de penser à l’histoire d’Adam et Eve au paradis terrestre qui avait accès à tout sauf aux fruits de l’arbre de la Connaissance du bien
et du mal. Son interdiction avait-elle un sens ésotérique ? Est-ce que mon ami se prenait pour Dieu d’une certaine façon ?
Autre hypothèse : il aurait eu pendant quelques secondes une hallucination : au lieu de me voir moi -son ami Africain- en face de lui, il voyait en fait un
corbeau. Monsieur le corbeau qui tient dans son bec un fromage.
Je me suis posé des tas de questions une bonne partie de la nuit.
N’arrivant plus à dormir, j’ai quitté mon lit pour aller voir à quoi ressemblait ce fameux camembert. Je me suis rendu dans la cuisine, j’ai ouvert le frigo. J’ai directement senti une odeur très
désagréable, indescriptible tellement c'était nauséabond. C’était l’odeur insupportable du camembert en question. "Ce fromage au lait cru, objet de tant d’attention, ne serait-il pas
pourri ?" ai-je directement pensé.
Tout à coup j’entendis des pas derrière moi. Mon ami était là. Il venait de rentrer. J’étais surpris en flagrant délit, un camembert à la main. Je courrais un immense danger : j'avais
fait ce qu'il ne fallait pas faire. Et pourtant il m'avait prévenu.
J'ai regardé le grand couteau de boucher posé sur la table, à portée de sa main, et j'espérais qu'il n'allait pas s'en servir.
C’est alors qu’il m’a dit : « ne touche pas au camembert, il est périmé. Mais je ne peux pas le mettre à la poubelle, car il sentirait encore plus. Et aujourd’hui ce n’est pas le jour
où on descend les poubelles».
J’ai remis doucement le camembert à sa place dans le frigo.
Je suis retourné me coucher le coeur apaisé, rassuré sur l’état mental de mon ami : il ne se prenait pas pour Dieu dans le jardin d'Eden, ni pour le renard de la fable de La
Fontaine, j'en suis à présent intimement convaincu.