L’entourage du Patriarche
Ah ! l' entourage des hommes puissants. Il m'arrive souvent de penser à la cour qui a toujours entouré mon père, Justin-Marie, le patriarche des Anamongo. C’est une foule d’une
vingtaine de personnes qui gravitent en permanence autour de lui. Ce ne sont pas toujours les mêmes, c’est comme dans un bus ; il y a des gens qui montent et d’autres qui descendent, mais le
nombre reste toujours relativement constant.
Dans cet ensemble hétéroclite, il y a un noyau dur, les fidèles parmi les fidèles. Ils sont minoritaires. La grand majorité est constituée d’une population volatile qui baisse ou augmente au grè
de sa puissance politico-financière. A l’apogée politique du Patriarche, nous avons pu dénombrer jusqu’à cinquante courtisans par jours. Des gens qui attendent à la maison, au bureau, au
restaurant, … même au coin de la rue. Pendant les périodes de vaches maigres, il reste toujours un petit groupe incompressible d’une dizaine de personnes.
Le groupe des visiteurs est très varié, cela va des professeurs d’universités, des ministres, des hommes d’affaires jusqu’aux représentants du quart monde. Il a des amis dans le mondier
entier qui lui rendent régulièrement visite à la maison. A sa table, grâce à la qualité de ses convives, on y apprend plus que dans n'importe auditoire d'université.
Je ne sais pas pourquoi il a souvent eu à ses côté une ou deux personnes au physique ingrat. A une époque il y avait dans sa cour proche, le saint des saints, un nain d’environ un mètre
trente qui s’appelait Mascotte, que nous les enfants au début prenions comme un ami. Au file du temps, on a compris qu’il n’était pas un enfant. Quelque-chose dans son regard le trahissait. Je
pense aussi que dans nos petites bagarres les coups qu’il nous portait étaient beaucoup trop puissants pour être ceux d’un enfant. En plus quand on mettait de la musique, il dansait avec une
dextérité déconcertante.
Pour le moment il a un sourd et muet qui le sert à table, un peu comme le sourd dans le film de Zorro. Il s’appèle Mputu. Tout se passe bien avec notre cher Mputu, je pense même que les choses se
passent trop bien. Comment se fait-il qu’il ne se trompe jamais ? Il comprend tout. Il n’a jamais apporté à table un gigot à la place du gâteau. Et si Mputu n'était qu'un commédien
?
Comme dans toute cour qui se respecte une présence féminine ne peut pas manquer. A ce propos mes pensées vont immédiatement vers une ex-diva, en la personne de Mama Eyenga, une intrigante de haut
vol, une sorte de Madame de Pompadour version tropicale, une ex-briseuse de cœur. La légende voudrait qu’elle ait connu au sens biblique du terme ce que le Congo comptait de meilleurs,
la crème de la crème. Pour ma part, je pense que c’est la vérité. Malgré son âge avancé, on voit qu’elle fut une jolie femme.
Parmi les fidèles, vous trouverez également une ancienne vedette de la chanson : monsieur Zéké-zéké. Il aurait fait un tube dans les années cinquante. Le succès de sa chanson
était tel que son nom « Zéké-zéké » n’est rien d’autre que le titre de cette chanson-là. Nous ne nous souvenons même plus de son véritable nom. L’œuvre a mangé son créateur.
C’est comme si tout le monde appelait Jacques Brel « Plat pays ». Et sa voix dans tout ça ? Un jour, je lui ai demandé de chanter pour moi. De sa gorge est sortie une voix
grave, avec des vibratos -une voix style « moteur diesel »- et un accent « Mongo » à couper aux couteaux.
Le patriarche vit ce que tous les meneurs d’hommes ont vécu. Il aura quelques satisfactions et beaucoup de déceptions. Comme toujours, il sera entouré par ce qu’on peut appeler les
« anguilles de l’histoire », des personnages insaisissables, prompts à disparaître à la moins alerte, et pressés de revenir dès que la crise est passée. Ainsi va la vie. Ainsi va la vie
d’un Patriarche.